
❤️📖 Dans le cadre du projet « Le Médiateur du livre », je reviens, après de nombreuses années, au livre Le voyage du cœur (Journey of the Heart), l’un des ouvrages majeurs du psychologue transpersonnel américain John Welwood.
Aujourd’hui, le 31 mai 2026, dimanche de Pentecôte, mon regard s’est arrêté sur un livre posé depuis longtemps dans les rayonnages de ma bibliothèque.
Le livre n’avait pas changé de place. Il était toujours là, sur l’étagère où je l’avais laissé il y a de nombreuses années. Présent, familier, presque invisible à force de proximité. Comme ces présences discrètes qui accompagnent notre vie sans jamais chercher à attirer notre attention.
Je ne cherchais pas ce livre. C’est lui qui s’est imposé à mon regard. Ou peut-être faudrait-il dire que j’étais enfin prête à le revoir, car certains livres ne quittent jamais vraiment notre vie. Ils demeurent là, silencieux, dans l’ombre des jours et des saisons, jusqu’au moment où quelque chose en nous devient capable d’entendre ce qu’ils avaient déjà à nous dire. Non pour nous apprendre quelque chose de nouveau, mais pour nous révéler ce que le temps, les rencontres, les voyages, les épreuves et les émerveillements ont patiemment façonné en nous depuis notre dernière rencontre.
Certaines lectures nous accompagnent toute une vie. À chaque retour, elles semblent identiques et pourtant elles ne le sont plus. À chaque relecture, un fil nouveau vient se déposer dans la trame secrète de notre compréhension, tandis qu’une autre conscience s’installe peu à peu dans le lecteur que nous étions autrefois. Les mots n’ont pas changé, mais ils sont désormais traversés par la lumière des expériences vécues, des rencontres qui nous ont transformés et des horizons qui ont élargi notre regard. Comme la toile de Pénélope qui se tisse au rythme du temps, notre compréhension du monde se construit par strates successives de mémoire, d’interrogations et de sens. La lecture cesse alors d’être un simple acte de connaissance pour devenir un voyage intérieur. Un voyage qui ne nous conduit pas seulement vers un livre, mais vers nous-mêmes.
C’est sans doute ce qui m’est arrivé aujourd’hui. La Pentecôte est traditionnellement associée au souffle, à la parole et à la rencontre. Elle marque le passage d’une expérience intérieure vers une parole capable de créer du lien. D’une certaine manière, elle célèbre la naissance d’un langage commun entre des êtres qui, jusque-là, semblaient séparés.
Peut-être est-ce pour cette raison que les derniers jours m’apparaissent aujourd’hui comme une étrange conversation. Entre le 29 mai et le 1er juin, plusieurs événements sont venus se répondre silencieusement : la disparition regrettable d’Edgar Morin, le retour de Nadia Comăneci à Onești, sa ville natale, cette relecture inattendue du livre Le voyage du cœur, la poursuite de mes recherches doctorales sur les récits de voyage français du XVIᵉ siècle, la célébration de la Pentecôte et l’approche de la Journée de l’Enfant (le 1er juin).
À première vue, rien ne relie ces moments. Et pourtant, quelque chose circule entre eux. Comme dans une métaphore, le sens se déplace d’un espace à l’autre.Comme dans les récits de voyage que j’étudie, chaque étape éclaire la suivante. Comme dans le dialogue des âges évoqué par Lucian Blaga, les voix du passé continuent de parler au présent tandis que le présent redonne vie à ce qui semblait appartenir au passé.
Edgar Morin nous quitte, mais sa pensée continue d’interroger notre avenir. Nadia Comăneci retourne sur les lieux de son enfance, rappelant que toute ascension demeure reliée à une origine. La Pentecôte célèbre une parole qui relie au lieu de séparer. Les voyageurs de la Renaissance nous rappellent que toute découverte commence par une rencontre avec l’inconnu. La Journée de l’Enfant nous invite à retrouver cette capacité d’émerveillement sans laquelle aucune découverte n’est possible.
Pris isolément, ces événements racontent des histoires différentes. Ensemble, ils dessinent une même figure. Ils parlent du passage. Du lien. De la transmission. Du devenir. Ils parlent de cette conversation ininterrompue entre l’enfant que nous avons été, l’adulte que nous sommes et l’être que nous cherchons encore à devenir.
Peut-être est-ce précisément cela que la pensée de la Gestalt nous invite à percevoir : le sens n’apparaît pas dans les éléments pris séparément, mais dans la configuration qui émerge lorsqu’ils entrent en relation. Ce qui semblait dispersé révèle soudain une cohérence. Ce qui paraissait fortuit dessine une forme. Le regard découvre alors un motif qui était déjà là, mais qu’il n’avait pas encore appris à voir.
C’est précisément cette idée de passage qui me ramène aujourd’hui à John Welwood. Psychologue, thérapeute, penseur de la relation et pionnier de la psychologie contemplative, Welwood a consacré sa vie à bâtir des ponts entre la psychologie occidentale et les traditions spirituelles orientales. Influencé par Carl Rogers autant que par le bouddhisme tibétain, il a développé une vision profondément humaine de la transformation intérieure.
Pour Welwood, l’éveil n’est pas une fuite hors de la condition humaine, mais une manière plus profonde de l’habiter. L’une de ses intuitions les plus fécondes demeure le concept de bypass spirituel, cette tendance à utiliser la spiritualité pour contourner les blessures psychologiques non résolues. Là où certains cherchent à dépasser leur humanité, Welwood invite à la traverser. À accueillir les fragilités, les contradictions et les blessures non comme des obstacles, mais comme des passages.
Cette idée me touche particulièrement aujourd’hui. Dans une époque fascinée par la performance, l’optimisation et les promesses de l’intelligence artificielle, Welwood nous rappelle que la véritable transformation ne consiste pas à devenir quelqu’un d’autre. Elle consiste à devenir plus pleinement soi-même.
Peut-être est-ce là que son œuvre rencontre celle d’Edgar Morin qui nous a appris à penser la complexité. À relier ce qui semblait séparé. À comprendre que le sens naît moins de l’accumulation des savoirs ou des choses matérielles que de la qualité des liens que nous sommes capables de percevoir entre tout ce qui existe ici et maintenant. Il nous a appris à habiter l’incertitude plutôt qu’à la combattre. À accepter que toute connaissance demeure inachevée.
Cette réflexion résonne profondément avec les questions qui accompagnent aujourd’hui mon propre cheminement de recherche doctorale. En explorant les récits de voyage français du XVIᵉ siècle, je découvre des explorateurs qui avançaient vers l’inconnu avec des cartes incomplètes et des certitudes fragiles. Ils traversaient les océans, rencontraient d’autres peuples, observaient d’autres cultures et cherchaient des mots pour décrire ce qu’ils voyaient. Mais derrière les descriptions géographiques se cache une expérience plus profonde : celle de la rencontre avec l’altérité.
Ces récits de voyage ne parlent pas seulement de territoires. Ils parlent de regards. Ils racontent ce moment où une vision du monde rencontre ses limites et doit s’élargir.
Le voyageur croit découvrir l’Autre. En réalité, il découvre aussi une part inconnue de lui-même.
Plus j’avance dans cette recherche, plus je suis frappée par son actualité. Les navigateurs de la Renaissance partaient avec l’espoir de découvrir des terres inconnues. Nous avançons aujourd’hui dans des univers numériques, culturels et technologiques dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences. Les navigateurs exploraient des continents. Nous explorons des territoires cognitifs, informationnels et relationnels nouveaux.
Le paradoxe est fascinant. Les textes que j’étudie, autrefois accessibles à quelques érudits seulement, sont désormais disponibles en quelques secondes grâce aux bibliothèques numériques. Les collections de Gallica permettent aujourd’hui à une chercheuse du XXIᵉ siècle de dialoguer avec des auteurs du XVIᵉ.
La technologie rapproche les siècles, mais elle ne remplace pas le regard. Elle ouvre les portes, mais elle ne franchit pas le seuil à notre place, car toute découverte authentique exige une transformation intérieure.
Après plus de trente années consacrées à l’éducation, à la francophonie, aux projets européens et à la médiation culturelle, je suis de plus en plus convaincue que les défis majeurs de notre époque sont profondément humains.
L’école nous apprend à analyser. L’université nous apprend à rechercher. Les technologies nous donnent accès à des connaissances presque infinies. Mais qui nous apprend à écouter ? Qui nous apprend à accueillir la différence ? Qui nous apprend à transformer la rencontre en dialogue et le dialogue en compréhension ? Peut-être est-ce précisément ce chemin que John Welwood nous propose dans son livre intitulé Le Voyage du cœur. Une invitation à habiter pleinement notre humanité et à reconnaître que la vulnérabilité n’est pas l’opposé de la force. Qu’elle en est parfois la source. Une invitation à comprendre que les blessures ne sont pas seulement ce qui nous limite, mais aussi ce qui peut nous ouvrir.
Et c’est peut-être également ce que symbolise le retour de Nadia Comăneci à Onești, sa ville natale. Nous retenons les records, les médailles, le premier 10 de l’histoire de la gymnastique, les sommets atteints. Mais derrière chaque accomplissement demeure une origine. Un lieu de départ – Onești, en Roumanie. Une mémoire francophone – Montréal, au Canada. Une enfance. Une histoire de vie qui peut également être lue comme une histoire de migration, d’adaptation et de reconstruction identitaire, au-delà de la légende sportive que le monde entier reconnaît.
Lorsque l’on évoque Nadia, on pense presque spontanément aux Jeux Olympiques de Montréal en 1976, au premier 10 de l’histoire de la gymnastique et à cette performance qui a transformé à jamais son sport. Pourtant, il existe une autre traversée, moins spectaculaire mais peut-être plus exigeante : celle d’une femme qui quitte son pays natal et doit réinventer sa vie dans un nouvel univers culturel.
En novembre 1989, quelques semaines avant la chute du régime communiste en Roumanie, Nadia Comăneci choisit de quitter son pays. Son chemin vers la liberté fut difficile et risqué. Après avoir franchi clandestinement la frontière, elle rejoint les États-Unis, où commence un nouveau chapitre de son existence.
Pour de nombreux migrants, partir ne signifie pas seulement changer de lieu de vie ou de langue. C’est aussi se détacher d’un univers familier fait de souvenirs, d’habitudes, de relations et de repères. Sous cet angle, Nadia a vécu une expérience partagée par des millions d’hommes et de femmes qui ont dû reconstruire leur vie dans un autre pays.
En arrivant en Amérique, elle n’était plus seulement la gymnaste prodige admirée dans le monde entier. Elle devenait également une femme appelée à redéfinir son identité, sa place et son avenir. Elle a appris à évoluer dans une société différente, à construire de nouveaux liens et à transformer sa notoriété sportive en un engagement durable dans les domaines du sport, de l’éducation et de l’action humanitaire.
Son parcours illustre l’une des grandes leçons de l’expérience migratoire : les racines et les ailes ne s’opposent pas. Nadia est devenue citoyenne américaine, a fondé une famille avec Bart Conner et a développé une carrière internationale. Pourtant, le lien avec la Roumanie n’a jamais disparu. C’est sans doute ce qui confère une telle force symbolique à son récent retour à Onești.
Pour un migrant, le lieu natal n’est pas seulement un point sur une carte. C’est un territoire de mémoire. L’espace où sont nés les premiers rêves, les premières émotions, les premiers modèles de vie. Il demeure ce point d’origine qui continue d’habiter notre monde intérieur, quelle que soit la distance parcourue.
Ainsi envisagée, l’histoire de Nadia Comăneci dépasse largement la seule performance sportive. Elle devient une histoire de liberté, de résilience, d’adaptation et d’appartenance. Une histoire qui témoigne de la capacité humaine à traverser des frontières géographiques, culturelles et existentielles sans perdre le lien avec ce qui nous a construits.
Dans le contexte de ma réflexion autour du livre Le voyage du cœur, Nadia apparaît alors comme une autre figure du voyageur. Non pas le voyageur de la Renaissance qui traverse les océans à la découverte de terres inconnues, mais celui qui traverse son propre destin. Son retour à Onești, après plusieurs décennies passées loin de sa ville natale, rappelle que tout voyage, aussi long soit-il, conserve la mémoire de son commencement.
Peut-être est-ce là l’un des grands paradoxes de la condition humaine : nous partons pour découvrir le monde, mais il nous faut parfois revenir à nos origines pour comprendre plus profondément qui nous sommes devenus.
À l’approche de la Journée de l’Enfant, cette idée prend une résonance particulière. Comme le suggérait Lucian Blaga dans son dialogue des âges, l’enfant que nous avons été ne disparaît jamais complètement. Il continue de vivre en nous, d’interroger notre présent et d’éclairer notre avenir. Il demeure la source de notre capacité d’émerveillement, cette disposition intérieure sans laquelle aucune découverte, aucune création et aucune recherche authentique ne sont possibles.
En relisant aujourd’hui Le Voyage du cœur, j’ai eu le sentiment que tous ces fils dispersés commençaient à dessiner une même figure. La Pentecôte et son souffle qui relie. Edgar Morin et sa pensée de la complexité. Nadia Comăneci et la fidélité aux racines. Les voyageurs de la Renaissance et la rencontre avec l’altérité. L’enfant intérieur évoqué par Lucian Blaga. John Welwood et le chemin du cœur. Pris séparément, ces éléments racontent des histoires différentes. Ensemble, ils composent une métaphore vivante du devenir humain, mais le sens naît lorsque l’esprit humain parvient à tisser des liens entre des réalités qui, à première vue, semblaient étrangères les unes aux autres.
Peut-être qu’au fond, chaque livre important attend simplement le moment où nous serons prêts à en saisir un fil nouveau. Un fil qui vient rejoindre la trame secrète de notre propre histoire, enrichir notre regard et élargir notre horizon.
Si, un jour, vous croisez le livre Le voyage du cœur sur votre chemin, ne le lisez pas seulement avec vos yeux. Écoutez ce qu’il vient éveiller en vous, car la relecture de certains livres ne nous apporte pas de réponses. Elle nous invite à poursuivre le tissage inachevé de notre propre devenir.
Et peut-être est-ce là, déjà, le commencement d’un autre voyage. ❤️














































































